Chronique·par Nicolas Becard·5 octobre 2026
Le livre de Sève, de Charlotte Monsarrat
Charlotte Monsarrat
Autour de Le livre de Sève
À la fois dystopie humaine et fable écologiste, Le livre de Sève suit l’épopée de Sève, née au cœur des Ronciers. Un roman singulier et intelligent.
La Racine est venue du ciel, de la Racine sont apparus les Ronciers, des Ronciers géants et forts si forts que les humains sont résiduels, la civilisation un souvenir.
Le nouveau roman de Charlotte Monsarrat s’ouvre au cœur de l’un de ces Ronciers.
« Dans le Roncier, les femmes naissent et enfantent. »
On les appelle indistinctement les Mères, les rêves et les mots ont disparu, ce ne sont plus que des matrices fécondées et accouchées à la chaîne. Un relent d’élevage intensif peut-être ? Et les hommes ? Oh, ne vous inquiétez pas la nature se veut paritaire.
La Mère, qui nous intéresse, entend parfois des cris venants de l’extérieur de la prison végétale, elle s’accroche à l’un des mots entendus. A la naissance de sa fille elle fera de ce mot son nom, Duramen. Duramen bénie d’un nom se met à penser, le ver est dans la pomme. Après la mise bas de trois nouveaux nés mâles, vite évacués par le Roncier, la Mère donne à nouveau la vie à une petite fille, elle s’appellera Sève et c’est son épopée que nous allons découvrir.
Sève, abreuvée des mots collectés par son aînée, se voit dotée d’un appareil génital mâle et femelle, une hybridation à l’allure d’une fleur, mais aussi d’un don pour interagir avec le Roncier. Curieuse et armée de ces capacités, Sève réussit à s’échapper de l’antre épineux tandis que Duramen échoue in extremis. Sève est seule dans un monde qu’elle ne connaît pas. Survivant comme une sauvageonne, sa peau se recouvre d’épines au rythme des lunes qui passent, elle rencontre Petrichor membre des Crieurs qui sauvegardent les récits de l’humanité disparue, les restituant dans une écriture irlandaise antique, l’ogham. Voilà donc l’origine des mots entendus par la Mère, au commencement était donc le Cri. Prise sous son aile, Sève l’accompagne dans son Sylvage, lieu de vie des Crieurs. Sève, seule femme de surcroît recouverte d’épines va se voir sans surprise rejetée par ces hommes, la sagesse a ses limites. De cette éviction Sève n’en a cure, habitée par une quête qui la dévore, détruire la Racine géante afin de libérer Duramen. Zéphyr, jeune apprenti Crieur épris de Sève, va l’accompagner dans cette entreprise périlleuse.
Le récit filant, nous assistons à la lente mutation de notre héroïne avec des scènes dignes d’Avatar notamment lorsque les Na’vi se connectent à la nature. Sève arrivera t-elle à vaincre ? Est-elle la seule hybride née des Ronciers ?
A la fois dystopie humaine et fable écologiste, Le livre de Sève est un roman singulier et intelligent. Il n’a fait que renforcer ma profonde conviction que l’Homme, en s’extrayant du maillage qu’est le mycelium, se comportant en autocrate arrogant organisant le monde tel un jardin à la Française et cela au détriment de tout ce qui l’entoure, n’a fait qu’enclencher la machine infernale de sa propre perte.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer ce pauvre Descartes revoyant sa copie du Discours de la méthode et son incontournable Je pense donc je suis, le transformant en un plus factuel je pense donc je nuis.
