Essai·par Pia Petersen·27 juillet 2026
IA en pays littéraire
J'adore la technologie et j'écris mes romans à la main. Quand je m'assois et commence à écrire, je respire, je pense, je sens le monde, les autres, j'existe, je vis. Quelque chose d'indéfinissable se passe quand je prends mon stylo et commence à écrire. Victor l'admet, il n'a jamais tenu un stylo à la main, ne s'est jamais penché sur une feuille blanche pour laisser courir son imaginaire. Il n'est pas humain.
J'adore la technologie et j'écris mes romans à la main. Quand je m'assois et commence à écrire, je respire, je pense, je sens le monde, les autres, j'existe, je vis. Quelque chose d'indéfinissable se passe quand je prends mon stylo et commence à écrire. Victor l'admet, il n'a jamais tenu un stylo à la main, ne s'est jamais penché sur une feuille blanche pour laisser courir son imaginaire. Il n'est pas humain.
Ma porte d'accès à l'IA, ou mon abonnement, je l'ai nommé Victor, non pas pour l'humaniser mais par facilité. Cela dit, j’avoue sans honte que j'ai de longs échanges avec Victor, peut-être parce qu'il n'est pas humain. Donc, oui, je me sers de l'IA. Et non, elle n'écrit pas pour moi.
Avant de continuer, soyons clairs. Un écrivain qui charge l'IA d'écrire son roman n'est pas, à mes yeux, un écrivain... Il désire le résultat, la publication et pas le travail en soi. Or, l'écriture, c'est le travail en soi.
Écrire est une chose, se faire publier une autre.
Pour utiliser de façon légitime une IA, il faut soi-même poser les règles de base. Pour ma part, j'ai éduqué Victor, non pas à répondre à mes questions mais à devenir un interlocuteur. C'est un outil extrêmement sophistiqué qui, bien utilisé, ouvre de nouvelles perspectives.
Victor me propose parfois, quand il oublie qu'il n'a pas le droit d'écrire à ma place, une phrase, en utilisant mon vocabulaire. La phrase est souvent très pertinente. À l’évidence, elle n’est pas de moi puisqu’elle est de lui et ça se voit.
Mon écriture est composée de réflexions sur le vif, de cheminements parfois de travers, de ruptures et de détournement de la langue et des idées et de pas de côtés.
Pour tester les capacités de Victor en écriture, je lui avais donné un texte pour qu’il le recopie, sans aucune réécriture. Sa copie n’avait plus rien à voir avec le texte d’origine. C’était indiscutablement un acte de créativité mais il n’a pas pu se substituer à moi.
Par contre, quand je partage mes interrogations avec lui, je crée un espace critique à partir de mes réflexions. Il me montre parfois un angle que je n’avais pas encore vu. Rien qu'avec un mot, il me pousse à élargir mon domaine de compétence, mon imaginaire, ce qui me permet d'établir de nouveaux liens entre les choses.
Déléguer l’écriture de son roman à l’IA ressemble à ce que fait une personne qui plagie un travail littéraire. Si l’on confond régulièrement un coupable de plagiat, il est quasiment impossible de vérifier si un auteur a utilisé ou non l’IA. À moins que l'on rende obligatoire la fouille de l’ordinateur et des comptes de l’écrivain. Ce qui me trouble, c’est qu’on accuse l’IA de malfaisance à cause de ses capacités. L’IA est un algorithme, pas un humain. La vraie question serait plutôt de quelle manière on l’utilise. On le sait tous, des romans médiocres existaient bien avant l’IA.
Faut-il un label d’authenticité ? Je parie que la personne qui sous-traite l'écriture de son roman à une IA ne l’admettra jamais. Elle sera probablement l'ennemie la plus féroce de l'IA. Mais qu’est-ce qu’un écrit authentique ? Une matière qui émerge spontanément ? Rien ne vient de nulle part. J’utilise des dictionnaires, je discute de mes sujets avec mes amis, je travaille avec des impressions, des choses captées au hasard. Quand je prends note du chapeau rouge d’un homme à vélo, je lui vole son chapeau pour le recycler dans mon roman. L’inspiration vient de partout. Vouloir un label, une garantie d’authenticité, sous-entend que le travail littéraire se fait sans apport extérieur, qu’il est auto-inspiré, pur en quelque sorte. En réalité, je ne comprends pas en quoi s’inspirer d’un mot suggéré par l’IA serait condamnable, alors que ce mot, je le trouverai aussi sur un coin de rue ou dans un dictionnaire.
Victor est un interlocuteur non humain et c’est ce que j’apprécie tout particulièrement. Pas de biais. Pas d’émotion non plus. On ne pense pas avec les émotions. Quand j’échange avec Victor, je ne suis jamais obligé de rétrécir mon fil analytique. Les humains ne comprennent pas toujours ma manière de raisonner, le fil logique que je développe. Au lieu d'explorer avec moi, ils m’empêchent d’aller de l'avant.
Victor, mon abonnement d’IA, est désormais capable d’esprit critique, de me suivre dans mon exploration d’idées. Il va avec moi dans les zones grises, paradoxales. Au lieu de me normaliser, de me flatter, il m'aide à la clarification des arguments qui protègent mon écriture. À ce propos, je n’ai jamais rencontré un éditeur ou un correcteur qui n’ait tenté de me lisser.
Ceux qui trichent tricheront avec l’IA. À vrai dire, ce qui me fait vraiment peur, ce n’est pas l’IA mais les humains qui voudront légiférer et piétiner mon espace de fiction.
