Chronique·par Estelle Normand·1er juillet 2026

Je suis la mer, d’Elin Anna Labba

Autour de Je suis la mer (Éditions Rivages)

À travers trois femmes, un roman brillant et nécessaire sur le peuple sami, dont les terres et les villages sont engloutis au nom du progrès.

Je suis la mer, d’Elin Anna Labba

Roman d’Elin Anna Labba (2026), Éditions Rivages, 430 pages.

« Siivujávri, Siivujávri, reste, chantent encore les gens, mais je ne connaissais pas ces chants. Je les ai noyés. »

C’est un peuple, c’est un village, c’est une langue. C’est une terre qui n’appartient à personne. C’est un lac qui ne sait plus qui il est, un lac devenu mer, tant de fois rempli et vidé, asservi, transformé au gré des envies d’hommes « civilisés ».

Année après année, protégés par une loi faite par eux et pour eux, ces hommes ont envahi, colonisé, détruit méthodiquement la forêt, construit un barrage, englouti les villages, chassé toujours plus loin les populations vivant en harmonie avec la nature, ne les tolérant qu’à condition qu’elles participent à leur grande entreprise d’appropriation.

« Je suis la mer » raconte à travers la vie d’Ingá, sa mère Rávdná et sa tante Ánne, la terrible réalité du peuple Sami contraint de voir leurs foyers sans cesse dévastés par des personnes avides de profits qui leur interdisent de bâtir des maisons, contraires à leur mode de vie nomade, disent-ils.

Ce récit m’a bouleversée à plus d’un titre, la beauté et la poésie de la langue, le choix de l’autrice de conserver de nombreux passages en same du Nord, le courage et la force des trois femmes au cœur de ce drame collectif, le cynisme, d’une cruauté inouïe, de ceux qui décident d’effacer des cultures ancestrales au nom du progrès énergétique et du capitalisme et de ceux censés relayer les informations, incapables de prendre la mesure de la gravité de la situation.

Elin Anna Labba livre un roman brillant et nécessaire sur la condition d’une nature et d’un peuple opprimés, la question de la mémoire et de l’héritage de ces personnes, mais aussi l’inévitable détachement des nouvelles générations de leur propre histoire.

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