Essai·par David Rochefort·29 juin 2026
Un rêve de Kafka
Je ne sais pas si vous avez déjà fait cette expérience : posez deux téléphones côte à côte, avec deux logiciels d’IA en mode vocal. Le premier va demander quelque chose comme « Salut, ça va, comment puis-je t’aider aujourd’hui ? ». Le deuxième répondra, avec la même voix enjouée et rassurante : « Super, ça va bien ! Est-ce que tu as besoin d’aide ? ».
Je ne sais pas si vous avez déjà fait cette expérience : posez deux téléphones côte à côte, avec deux logiciels d’IA en mode vocal. Le premier va demander quelque chose comme « Salut, ça va, comment puis-je t’aider aujourd’hui ? ». Le deuxième répondra, avec la même voix enjouée et rassurante : « Super, ça va bien ! Est-ce que tu as besoin d’aide ? ».
Et la conversation se poursuivra :
« Ecoute, je vais bien, merci. Je suis là pour toi si jamais tu as besoin de quelque chose.
– Oh super, je suis content pour toi ; prends soin de toi et n’hésite vraiment pas à me dire si je peux t’aider. »
Là où cela devient intéressant, c’est que tant que les téléphones restent branchés et que le réseau wifi fonctionne, cet échange ne s’arrêtera jamais. Il pourra s’étirer sur des années et des années, sans jamais rien introduire de nouveau. Une boucle infinie de bienveillance sans objet.
D’une certaine façon, ce dialogue répond à une question que posait Kafka il y a un peu plus d’un siècle : de quoi parlent les machines entre elles ?
Sa fiancée Felice Bauer, travaillait dans une entreprise qui commercialisait des « parlographes » : ce nom barbare désignait l’un des premiers dictaphones de l’histoire. Kafka était très intéressé par ces technologies et imaginait ce qui se passerait si un parlographe prenait le téléphone pour communiquer avec un gramophone : « C'est une belle idée, écrit Kafka, qu'un parlographe puisse aller au téléphone à Berlin, appeler un gramophone à Prague, et que les deux puissent avoir une petite conversation ensemble. »
Belle idée, en effet, qui n’est plus une expérience de pensée. Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est celui du rêve de Kafka.
Pour la littérature, qu’est-ce que cela change ? Est-ce que cela a du sens d’imaginer une littérature sans humains, où des machines parlent aux machines ?
En 1961, Raymond Queneau publie Cent mille milliards de poèmes. L'ouvrage se présente sous la forme d'un livre-objet de 10 pages contenant 14 bandes. En soulevant des bandes de papier au gré de ses envies, le lecteur peut générer à chaque fois un sonnet original et inédit. La particularité de ce dispositif ? Aucun humain ne peut vivre assez longtemps pour lire ce livre dans toutes les potentialités qu’il déploie (il faudrait 200 millions d'années de lecture continue pour lire les 10¹⁴ poèmes que contient virtuellement le recueil). En revanche, une machine le peut. Pour elle, la littérature n’est qu’une combinaison de données à traiter.
Est-ce qu’un tel livre est destiné à des lecteurs humains ?
C’est peut-être cette dimension statistique que déplace l’IA, le vertige qu’elle provoque. Tous les livres sont déjà virtuellement écrits, à portée de prompt – les mauvais comme les bons, les plus bêtes comme les plus subtils. Un chef d’oeuvre ou un roman de gare – pour un algorithme, c’est une simple question de combinaison.
Amazon a dû poser des limites au nombre de livres qui peuvent être chargés sur sa plateforme d’auto-édition. Indépendamment de toute question de qualité, le problème n’est alors plus d’écrire, mais d’actualiser, de révéler les livres que contiennent virtuellement les machines de traitement de l’information. Dans le monde de l’IA, la bibliothèque infinie de Borges est dans nos poches, à portée de pouce.
Bien sûr, cela n’empêchera jamais de vrais auteurs d’écrire des livres, ni de vrais lecteurs de trouver plaisir à les lire. Mais si l’on se place du point de vue des machines, tout a déjà été lu, écrit, tous les livres à venir coexistent déjà en puissance. On se demande beaucoup si l’IA générative remplacera les écrivains. Pour ma part, le bouleversement le plus radical se joue moins chez l’auteur que chez le destinataire. Pour qui sont écrits les romans ? Ce dialogue avec une œuvre, qui nous rend si heureux, apparaît comme une survivance un peu lente, un peu désuète. Nous continuons à croire que les livres sont écrits pour des êtres humains. C’est peut-être déjà une idée ancienne.
Je ne sais pas ce qu’en aurait pensé Kafka.
