Essai·par Olivier Sebban·2 novembre 2026

Maintenant que l’hiver annonçait le chaos

Ce roman est né d’une inquiétude devant l’état dégradé de notre pays, autant que d’une mélancolie engendrée par les conséquences de la profonde crise politique, culturelle et morale que nous traversons.

Olivier Sebban, portrait, sous le titre « Maintenant que l’hiver annonçait le chaos »

Il arrive que la fiction précède la réalité, et les récentes émeutes en France sont venues réaffirmer quelque chose qui était à l’œuvre dans mon précédent roman, Maintenant que l’hiver, paru chez Rivages en janvier 2024.

Ce roman est né d’une inquiétude devant l’état dégradé de notre pays, autant que d’une mélancolie engendrée par les conséquences de la profonde crise politique, culturelle et morale que nous traversons. Conçu comme la projection d’un changement anthropologique majeur, longtemps graduel et peu visible à l’œil du déni, j’ai imaginé ce roman comme le récit d’un abandon individuel et collectif, l’intime étant le pendant du social, et non du sociétal et des particularismes dans lesquels, faute d’une cohésion civilisationnelle et d’une vision historique un minimum subjective, nous baignons depuis au moins quatre décennies.

La trame de ce livre s’est affirmée, grimée en dystopie, déguisée à la façon des Lettres persanes, attaquant de biais la perspective du glissement et du désastre qui nous guette, m’offrant la possibilité d’une satire et d’un regard sur le retour du tragique, sans risquer d’encourir l’opprobre inquisitorial et la censure inévitable dès que l’on quitte les chemins rebattus de l’indigente et contemporaine orthodoxie morale.

« L’histoire est un cauchemar dont je ne parviens pas à me réveiller », disait James Joyce, et cette phrase, à présent que la violence du monde nous rattrape et se déverse dans nos rues, jusque sur nos paliers, ne cesse de me hanter. Maintenant que l’hiver augurait d’un possible cataclysme et, si tout réside encore dans sa probabilité, il n’est plus honnête de s’aveugler et de se rassurer à peu de frais en plaidant l’outrance d’un récit de moins en moins dystopique.

Ma démarche consistait à tendre un miroir le long du chemin, à prendre au mot la pensée de Stendhal, à écrire un roman de l’adieu aux choses perdues, volontairement délaissées par ceux-là mêmes qui prétendaient agir pour le mieux et le progrès perpétuel. Mais le progrès n’a de cesse de s’engendrer à vide, dans la violence et le sectarisme, quand l’universalisme et la complexité de la mémoire en sont amputés.

Rien de dogmatique et rien de naïf dans mon travail : ni réalisme socialiste ni radicalisme. Au contraire, mes lectures de Tocqueville et ma vision du roman me conduisent à l’opposé et me conseillent de prendre la distance du narrateur omniscient, si chère à Flaubert, comme éthique littéraire.

Donner à voir est donc le principe qui me conduit depuis mon premier livre. Certes, tout roman est politique. Mais la littérature pense mieux que la politique et la morale du jour. Le roman, d’ailleurs, quand il est accompli, pense également mieux que son auteur. Ne pas complaire devrait être le mot d’ordre d’un écrivain. Ne pas déplaire à ses contemporains ne devrait pas être le souci de celui qui écrit et guette une complicité plus tenace, plus exigeante avec le lecteur, toujours attendu, jamais racolé.

Dans une époque où le slogan idéologique est roi, où l’invective prétend remplacer la pensée, où la doxa de la bienveillance et du mieux, ennemie du bien, cache le ressentiment et tourne à la lâcheté, nous menant un peu plus près de l’abîme chaque année, et puisque l’enfer ne cesse d’être pavé de bonnes intentions, ne pas agréer en désignant victimes et bourreaux, archétypes convenus et martyrs, me paraissait être le fondement de l’écriture de Maintenant que l’hiver.

Comme dans tous mes romans, car pour moi cette démarche n’a rien de nouveau, dire l’homme dans ses ambiguïtés, prendre le pouls du mal et de la beauté du monde, saisir une humanité précaire, jamais artificiellement séparée entre les vertueux, désignés par essence, et les autres, par essence condamnés, était essentiel et devait passer par un travail sur la langue et le style. La langue est une incarnation, une empreinte. Contrairement à ce que peut produire l’IA, le style possède son propre inconscient et s’adresse à d’autres incarnations, pourvues elles aussi d’un inconscient. Ce qu’une partie de la critique semble avoir oublié réside dans cet état de fait presque mystique : le spiritus, le souffle, doit conduire le récit.

Il n’y a pas de bonnes mœurs en art. Vous ne me trouverez pas du côté de la morale et de cette pléthorique littérature au menu victimaire et narcissique, de ce catéchisme des temps et de ses innombrables lacunes. Avons-nous oublié que l’art est amoral, que l’écrivain est un artiste, que le lecteur doit s’édifier à travers le récit, sans jamais être conduit, pris par la main, manipulé comme dans un quelconque manifeste politique ?

Il s’agissait donc ici pour moi de me défendre du rousseauisme et du robespierrisme ambiants, de ce tout-venant de la moraline qui ne cesse de se draper dans la vertu pour ne pas croiser son image dans les miroirs. Il s’agissait, dans mon livre, de réaffirmer que l’homme nouveau n’existe pas, que l’auto-engendrement représente toujours un péril totalitaire, que l’homme ancien n’a jamais déchu d’une innocence immaculée pour s’avilir, et que le mal n’habite pas les structures mais les âmes, que les âmes contaminent les structures, forcément imparfaites, forcément humaines.

Cette défiance quant à l’idée de pureté et de régénération de l’humanité, que je constate à l’œuvre dans notre pays et sa littérature, cette concurrence des particularités, pour reprendre le constat lucide de la philosophe Chantal Delsol, s’est peu à peu affirmée dans la chair même de mon livre. Le roman est une vanité. Maintenant que l’hiver se devait d’être une vanité, à l’heure où l’idée de finitude semble avoir été évacuée avec l’eau du bain, la dimension spirituelle de l’existence et la question de la transcendance et de l’universel sont renvoyées aux superstitions et autres aspirations désuètes, battues en brèche par le messianisme des promesses intenables.

Il s’agissait donc, au sortir d’une épidémie hystérisée jusqu’au délire, dont les solutions sanitaires nous ont jetés dans un mimétisme totalitaire, cousin de celui de la Chine, de pousser à son maximum la logique suicidaire du mieux perpétuel, de dévoiler le délire d’une civilisation exaltant ses tendances nihilistes, au point de se raconter que la planète irait mieux sans nous, et de montrer combien les fautes morales du capitalisme et du confort doivent se payer par la maladie et la mort. Il s’agissait, dans ce récit, de lever le voile sur ce que j’imaginais venir : l’effondrement, la déperdition, la déprédation, l’appauvrissement de la civilisation et de la connaissance, une paupérisation inédite à l’ère moderne, depuis Gutenberg et l’invention de l’imprimerie.

Dans cet air de l’effacement du savoir, jusqu’à la table rase, s’épanouit la folle bienveillance et sa condescendance. Qui fait l’ange fait la bête, disait Pascal. Dans cette castration de la pensée et du beau s’affirme la censure maquillée en prohibition salvatrice. À défaut d’espérance et de transcendance, le présent se décide comme l’alpha et l’oméga de toute existence.

Voici le sous-texte de ce roman, en plus d’une relecture biblique et métaphysique, qui narre l’état d’un grand abandon que toute vie parfois traverse. « C’est pour ton bien », dit l’adulte à l’enfant, « mais de ton bien, tu ne sais pas encore discerner la forme. Comment pourrais-tu nuancer les formes du bien et de la protection que nous te prodiguerons ? » Aussi, une société qui s’occupe du bonheur de ses citoyens, et non plus de garantir à chacun la liberté d’accéder ou non à ses fins intimes, d’échouer ou de s’accomplir, n’est déjà plus une démocratie, mais un loup déguisé en agneau. Voici le sujet de Maintenant que l’hiver. Voici les craintes qui m’ont poussé à écrire ce roman.

Mais quel abandon, quels adieux sont à l’œuvre dans ce texte, quand le procès en déclinisme peut aller bon train et vous ranger vite fait aux enfers des bibliothèques, vous laissant avec le silence radio pour seule réponse et seul dialogue ? De quels effondrements voulais-je parler ici, de quel déclin qui ne soit au fond suspecté de procéder d’une réaction prompte aux vilaines pensées que réprouvent la morale des temps et du progrès ? Car un écrivain en son pays n’est jamais prophète en ce pays quand il s’avance à prévenir du pire, quel que soit, par ailleurs, le sillon littéraire qu’il semble creuser dans la quête effrénée de son drame.

Maintenant que l’hiver est un chant de défaite. Toute la littérature est traversée de ces chants-là. Et puisque c’est la langue qui crée du nouveau, puisque c’est la chair du roman qui insuffle une pensée dépassant l’auteur, en voici la trame, les personnages et les symboles. Voici pour quelle raison Thomas, le jeune homme du récit, se retrouve en proie à des épreuves que nous ne faisons qu’aborder, comme on aborde un rivage dévasté.

Dans une ville ancienne, dont les quartiers sont cloisonnés, une cité compartimentée depuis la périphérie, ses banlieues, jusqu’en son centre, où s’élève une immense cathédrale gothique, Thomas tente de survivre. Il est évident que la ville est le symbole du pays divisé et que la cathédrale signale un passé qui ne passe pas, comme dirait Faulkner : un retour du refoulé sans cesse refoulé, qui a conduit les autorités, lancées dans une course folle au progressisme, à prendre pour prétexte ce que l’on appellera dans le roman la grande épidémie, afin d’accélérer le processus idéologique d’arasement et d’interdire, entre autres, la consommation de viande et l’utilisation des moteurs thermiques.

Mais tout arbitraire dans une démocratie ne va pas sans conséquence. Il n’est que de se souvenir de la prohibition américaine pour comprendre ce qu’elle engendre de trafics et de corruptions.

Ce jeune homme, donc, réparait des motos et se retrouve au chômage dans un pays soumis à une immigration incontrôlée, à la dérive, échouée sous des tentes de fortune, dans des conditions de misère totale qui n’ont rien à voir avec l’accueil scandé en guise d’ostensible et perverse générosité. Le pays subit également le changement climatique, signifié par un hiver inédit, rude et enneigé. La neige symbolise le linceul et le deuil qui parcourent tout le livre.

Je passerai sur les problèmes de drogue, l’importance de l’IA dans la manipulation des foules et les autres fléaux rencontrés au fil de la narration. Car tout résumé exhaustif est au fond bien fastidieux. Au mieux, résumer aguiche ; au pire, récapituler dévoile ce qui conduit l’intrigue et finit par en affadir la lecture. La narration va donc bon train, de cause en conséquence, et ce jeune homme, intellectuellement peu éduqué, car la lecture et les livres sont absents de la cité depuis longtemps, embarqué dans un trafic de viande et de migrants afin de survivre, va se retrouver à l’épicentre de plusieurs conflagrations et de plusieurs effondrements : le sien, christique dans son abandon, en lien avec la cathédrale ; celui du pays, basculant peu à peu d’une dictature de la bienveillance dans une dictature militaire, instaurée par ceux-là mêmes qui prônaient la bienveillance et la protection de tous contre tous.

La politique écologique punitive et sanitaire, entraînant crises énergétiques et délinquance, conduit la périphérie de la ville, homogène dans son peuplement exogène et déjà soumise à une violence endémique, à se soulever de manière radicale. Or, ce soulèvement n’est en aucun cas conduit par des revendications politiques : rien de construit, malgré les tentatives de récupération d’un leader d’extrême gauche, rêvant de convergence et de grands soirs. Ce soulèvement est mercantile, consumériste, saturé de ressentiment, empreint d’une forme de tribalisme ; c’est une dérive meurtrière, hybride dans sa forme, que l’on ne pourrait qualifier ni de révolution ni de guerre civile. Le vide culturel, la haine, une ignorance conduite par l’envie et les lacunes spirituelles — ou le fanatisme, qui est le revers de la même médaille — ravagent la ville et la France. Ses citoyens lambdas et ses élites retranchées n’échapperont pas aux ravages provoqués par l’incurie d’une classe politique opportuniste et cynique.

Le roman est cousu, balafré de frontières. Tout y est clos ; la nature n’est plus accessible sans un laissez-passer et des documents en bonne et due forme. Un pays dont les frontières extérieures se sont effondrées n’a que rarement d’autre choix que de les reconstituer en une mosaïque intérieure, absurde et totalitaire.

Oui, ce roman aujourd’hui pense mal, car il pense le contemporain mal pensé. Mais, au risque de me répéter, j’estime qu’un écrivain se doit de penser à rebours de la doxa et de l’air du temps, de penser contre lui-même et de se laisser penser par ce qu’il écrit. C’est ainsi, sans doute, que les récentes émeutes et la configuration de notre pays font écho à ce qui ne semblait n’être qu’un cauchemar né de l’esprit d’un auteur isolé, un rêve prémonitoire où les poncifs habituels interdisaient de s’aventurer. C’est ainsi, sans doute, que mal penser, emprunter les chemins de traverse de la littérature, finit par rejoindre le réel.

Ce roman contient beaucoup de problématiques ressurgies. Rien n’est tenable dans la dénégation permanente ; tout finit par rejaillir et hanter, à l’image de la cathédrale désertée qui habite l’entièreté du récit, fait sens par sa simple présence et avertit d’un manque sur lequel, dirait Lacan, il faudrait s’appuyer. Évidemment, le romancier n’est ni voyant ni prophète. Il ne s’agit pas de jouer aux oracles, et l’exactitude n’est pas le propos ultime d’une œuvre. Les outrances et les aveuglements d’une époque y sont simplement énoncés, et les ornières où se précipite l’intrigue sont vieilles comme l’humanité.

Aussi, pour conclure, avec la résurgence du réel qui rattrape la fiction, il faudrait ne pas négliger ce que pense la langue. La langue de Maintenant que l’hiver, qui, comme la cathédrale, fait encore écho à un au-delà du mal et du chaos. La langue qui s’acharne à appréhender la beauté ou, du moins, souhaite en retranscrire la partition.

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