Chronique·par Benjamin Hoffmann·17 octobre 2026
Une prière pour John Coltrane, de Jérôme Schmidt
Jérôme Schmidt
Autour de Une prière pour John Coltrane (Éditions Noir sur Blanc)
Pourquoi la tournée de John Coltrane au Japon en 1966 a-t-elle si profondément bouleversé ses spectateurs ? Jérôme Schmidt poursuit ce mystère d’Hokkaidō aux volcans de Kyushu.
Un mystère plane sur le dernier livre de Jérôme Schmidt, Une prière pour John Coltrane (Éditions Noir sur Blanc). Un mystère qui demeure irrésolu car certaines questions résistent à toutes les tentatives pour les élucider, quand bien même les poursuit-on des années durant d’une extrémité à l’autre d’un archipel, depuis les congères d’Hokkaidō jusqu’aux volcans de Kyushu.
Pourquoi la tournée de John Coltrane au Japon en 1966 a-t-elle si profondément bouleversé ses spectateurs qu’un nombre conséquent d’entre eux a cultivé le souvenir de cette série de concerts jusqu’à nos jours, en élevant des églises nommées jazz kissa où passe en boucle la musique du maître ?
Des enregistrements clandestins donnent une idée de la puissance de cette musique mais quelque chose d’ineffable s’est bien produit et, à la manière des témoins d’une apparition surnaturelle pour qui la réalité n’a plus consistance ni couleur dès lors qu’elle s’est dissipée, les spectateurs deviennent des officiants et communient dans un culte qui ne se soucie pas de prosélytisme.
Ce culte est précaire. Les temples coltraniens ont des prêtres vieillissants qui, une énième cigarette à la bouche et un enregistrement de My Favorite Things en fond sonore, risquent à tout moment de s’éteindre derrière leur comptoir. Parfois, ces établissements sont repris par des habitués qui gardent quelques années de plus la flamme vive ; mais l’auteur ne se fait guère d’illusion : le culte de Saint Coltrane est menacé.
Les Japonais ont cette expression pour désigner la mélancolie qui les saisit face au spectacle de l’éphémère : Mono no aware. Ce sentiment délicat de la précarité des choses imprègne le récit de Jérôme qui rôde à travers le Japon à la poursuite d’un fantôme, d’une expérience fugitive qui fut aussi une épiphanie. Les accents murakamiens du récit se confirment au cours d’une scène marquante où l’immense romancier japonais est là, en arrière-plan, et s’évanouit à son tour. Que reste-t-il des présences enfuies trop tôt ? Et comment les préserver quand tout conspire à leur disparition ? Jérôme Schmidt poursuit ces questions comme on pourchasse des ombres.
