Chronique·par Benjamin Hoffmann·26 octobre 2026

Si Rome n’avait pas chuté, de Raphaël Doan

Raphaël Doan

Autour de Si Rome n’avait pas chuté (Passés composés)

Une uchronie écrite en dialogue avec l’intelligence artificielle : et si Rome avait inventé la machine à vapeur ? Un exercice fascinant, qui révèle surtout le conservatisme de l’imaginaire des machines.

Raphaël Doan et la couverture de Si Rome n’avait pas chuté

Alors que l’affaire Thélyson Orélien n’a pas fini de susciter la polémique, mettant en cause un écrivain accusé d’avoir employé l’intelligence artificielle sans l’admettre, un ouvrage de 2023 s’est quant à lui servi de l’IA en toute bonne foi, en faisant du dialogue entre les propositions de la machine et l’expertise de son interlocuteur humain l’enjeu central du texte. Publié par Passés composés, cet ouvrage de Raphaël Doan est intitulé Si Rome n’avait pas chuté et s’inscrit dans le genre de l’uchronie, genre inauguré en 1857 par Charles Renouvier lorsqu’il débute un texte nommé Uchronie (l’utopie dans l’histoire) : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait pu être. Ce genre a une histoire littéraire désormais illustre : que l’on pense au Maître du Haut château (1962) de Philip K. Dick ou au Complot contre l’Amérique (2004) de Philip Roth, deux textes qui réécrivent l’histoire du vingtième siècle en imaginant, dans un cas, la victoire des puissances de l’Axe au cours de la Seconde guerre mondiale et, dans l’autre, l’élection de Charles Lindbergh à la place de Roosevelt en 1940, prélude à un rapprochement des États-Unis avec l’Europe fasciste.

Marchant sur les traces du fondateur du genre – Renouvier invente une histoire alternative qui aurait débuté si, à partir du règne de Marc Aurèle, le christianisme ne s’était pas répandu à travers l’Europe – Raphaël Doan se penche à son tour sur l’Empire romain. Spécialiste de lettres classiques, il est en effet bien placé pour échanger avec l’intelligence artificielle au sujet de la direction que l’histoire de Rome aurait pu prendre si – c’est le point de départ de la déviation historique qu’il envisage – la machine à vapeur avait été inventée au premier siècle de notre ère. La supposition n’est pas aussi gratuite qu’elle pourrait le sembler, dans la mesure où un concept authentique anticipait bel et bien la machine à vapeur que James Watt devait perfectionner en 1769. Nommée l’éolipyle, la chaudière inventée par Héron d’Alexandrie sous le règne de Néron contenait de la vapeur qui faisait tourner une sphère. En l’absence de techniques capables d’assurer une circulation hermétique de la vapeur, toutefois, cette création n’eut pas de postérité immédiate et échoua à révolutionner l’industrie. C’est ici que l’intelligence artificielle intervient pour supposer une réussite supérieure à Héron qui, dans le monde parallèle dont elle déploie l’histoire, devient le point de départ d’une histoire au cours de laquelle, loin de chuter, Rome n’en finit pas de gagner en puissance.

Tout au long du livre, l’échange se prolonge entre l’historien et l’intelligence artificielle. La seconde poursuit de chapitre en chapitre la description de ce qui serait arrivé à Rome à partir de la déviation engendrée par l’innovation d’Héron tandis que le premier évalue le degré de vraisemblance de ces propositions et rapporte le savoir fictif engendré par la fiction uchronique aux connaissances authentiques que détiennent les spécialistes de l’antiquité. Indéniablement original, le procédé illustre les possibles ouverts par l’intelligence artificielle mais, de manière plus éloquente encore, les limites de celle-ci.

Commençons par les réussites. Comme le souligne l’auteur dans sa préface, les trouvailles de l’IA frappent souvent par leur justesse : ainsi de l’expression latine suggérée par text-davinci-003 (un modèle de la famille GPT-3 que l’auteur a utilisé dans son travail), afin de désigner le satellite. Celui-ci est baptisé « lucerna circumvolans », à savoir « lanterne tournant autour » (p. 22), deux mots qui n’avaient jamais été utilisés ensemble auparavant. L’IA évoque non seulement les changements techniques qui se seraient enchaînés à Rome après la découverte de la machine à vapeur – l’automobile, la téléphonie et l’aviation suivent rapidement, l’informatique, la robotique et l’intelligence artificielle ne sont pas très longs à leur emboîter le pas – mais aussi les changements dans les mœurs romaines que ces évolutions technologiques auraient engendrés. À ce titre, l’idée selon laquelle le progrès technique aurait dialogué avec l’épicurisme et le néoplatonisme illustre de manière ingénieuse l’absence de solution de continuité entre les sciences et la philosophie et la manière dont le cadre matériel d’une société influe sur les productions culturelles comme sur les systèmes de pensée qui leur sont contemporains.

L’intelligence artificielle ne se borne pas à des suggestions textuelles, ce sont également de surprenantes constructions visuelles qui sont proposées dans lesquelles se rencontrent des souvenirs de l’iconographie antique telle qu’elle s’est bien développée et des innovations survenues dans l’histoire uchronique qu’invente le texte. Ainsi voit-on des lunettes aux visages d’une altière Romaine ou bien des voitures à essence disputer une course sur les pistes de la Ville éternelle. Certaines de ces images sont d’une troublante beauté et rappellent l’esthétique pré-surréaliste d’un Lautréamont lorsqu’il s’exclame : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! ». Les illustrations de Si Rome n’avait pas chuté sont, quant à elles, belles comme la rencontre sur un écran d’ordinateur d’une sculpture romaine et d’un visage d’androïde. Le lecteur se trouve charmé par cette inventivité verbale et visuelle – une inventivité qui, toutefois, demeure toute relative.

Ce qu’il y a de frappant dans ces productions de l’intelligence artificielle, c’est en effet le conservatisme dont elles sont empreintes. Le texte présente une forme paradoxale de roman d’anticipation : ce qu’anticipe le récit, ce n’est pas l’avenir qu’il nous reste à découvrir, nous, lecteurs, mais celui de Romains du troisième siècle de notre ère qui correspond étroitement à notre présent. Au lieu d’annoncer un futur inédit, la fiction antique fait signe vers le présent du lecteur en impliquant une forme d’inéluctabilité historique. Certes, l’intelligence artificielle crée un monde imaginaire où Rome se serait rapidement dotée de technologies qui, dans les faits, sont apparues des siècles après sa chute ; mais ces découvertes qu’elle prête à Rome ne sont pas autre chose que celles dont nous sommes déjà familiers. Les Romains roulent au volant de voitures semblables aux nôtres et leurs avions sont pareils à ceux que nous avons construits. Nulle technologie originale n’est inventée : la fiction figure dans le passé les techniques dont nous disposons effectivement.

Plus important encore, ce conservatisme de l’imaginaire déployé est redoublé par un conservatisme historique latent. Rome demeure au centre du monde et ses mœurs uchroniques ne sont que le développement de ce qu’elles ont bien été. Il s’agit toujours d’un empire avec des gladiateurs, des divertissements pour la plèbe, des esclaves qui le menacent pour réclamer leur liberté. Au fur et à mesure des chapitres, un effet paradoxal est produit par le texte : alors que l’uchronie présuppose l’accroissement exponentiel de la déviation historique, la société romaine décrite par l’auteur ressemble de plus en plus à la nôtre. On pense à Margaret Thatcher et à sa glaçante formule : There is no alternative. Pour l’IA, il semble que la centralité d’un empire occidental fondé sur la conquête et le progrès technologique soit la seule trajectoire historique concevable. Un auteur de chair et de sang, lui, aurait peut-être proposé quelque chose d’authentiquement nouveau : un avenir où l’uchronie aurait emprunté aux leçons de l’utopie, par exemple, en imaginant un système économique plus équitable, une extraction raisonnée des ressources, un progrès technologique dont la finalité n’aurait pas consisté à nous rendre comme « maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), par exemple. En définitive, le conservatisme esthétique et politique des propositions générées par l’intelligence artificielle fait ressortir la difficulté de cette technologie à opérer dans le domaine des productions culturelles une authentique rupture, rupture conceptuelle et esthétique permettant l’avènement d’une nouveauté digne de ce nom.

La théorie sous-jacente de la création littéraire avancée par l’auteur est celle qu’il prête à l’intelligence artificielle elle-même au détour d’une analogie littéraire. Les inventions de l’intelligence artificielle sont affaire de « recombinaisons de multiples sources préexistantes » (p. 23). De même, poursuit-il : « La création humaine est, elle aussi, avant tout histoire de recomposition. L’Énéide n’était-elle pas un mélange de L’Iliade et L’Odyssée ? » (id). Or, pareille théorie est insuffisante pour penser la singularité d’une authentique innovation dans le domaine de la littérature. D’une part, il est aisé de rétorquer que si L’Énéide a bien travaillé des modèles préexistants, il a bien fallu que ces modèles eux-mêmes viennent au jour et, par conséquent, qu’un authentique surgissement se produise. Et d’autre part, la création littéraire est davantage qu’un simple réagencement de formes antérieures. Comme l’écrit Julien Gracq au sujet de Proust : « Une des raisons qui font que Proust n’a pas eu de descendance littéraire apparente tient à ce que celle-ci reste très difficilement identifiable – à ce que son œuvre représente moins la création de ce qu’on appelle un “monde” d’écrivain, c’est-à-dire le filtrage du monde objectif par une sensibilité originale, que l’application d’une conquête technique décisive, aussitôt utilisable par tous : un saut qualitatif dans l’appareillage optique de la littérature ». D’après Gracq, l’innovation technique dans le monde de la littérature permet à l’écrivain d’explorer des zones de l’expérience humaine qui demeuraient auparavant impensées ou plutôt, invisibles. À la faveur d’une découverte comparable à celle d’un microscope au pouvoir accru, « une minutie supérieure dans l’observation des domaines déjà explorés » et « l’accès à des domaines neufs » deviennent envisageables. En somme, la création littéraire n’est pas que recomposition, rotation d’un kaléidoscope où des formes en nombre limité sont encloses ; elle consiste – dans le meilleur des cas, et il est vrai que ces derniers sont rares – en l’introduction d’une innovation technique qui étend l’espace des possibles en littérature. Nulle introduction de cet ordre dans Si Rome n’avait pas chuté où le passé fictif renvoie au présent son reflet à peine modifié par un filtre antiquisant.

Utile et fascinant exercice, Si Rome n’avait pas chuté ne démontre pas ce qu’il entend prouver ; il s’agit moins de la mise en évidence du pouvoir créateur de l’IA que de son incapacité actuelle à opérer dans le domaine de l’imagination une évolution comparable aux ruptures épistémologiques et esthétiques qui sont à l’origine de ce que l’on appelle en anglais des breakthrough, à savoir des percées, des avancées. La question se pose cependant : cette inaptitude est-elle liée à une limite actuelle de cet outil, limite appelée à être dépassée comme tant d’autres l’ont déjà été ? Ou bien s’agit-il d’une incapacité constitutive, liée au mode de fonctionnement des IA ? Il convient de faire preuve ici d’humilité et de réserve en la circonstance ; l’intelligence artificielle n’a pas fini de nous surprendre et l’étendue de ses capacités authentiques est encore inconnue. Il est toutefois permis de se demander ce que Raphaël Doan aurait écrit si, au lieu de guider les suppositions de text-davinci-003 par ses prompts, il avait médité seul sur les conséquences de la découverte de la machine à vapeur sous le règne de Néron et si ce qu’il aurait ce faisant inventé n’aurait pas été plus complexe et novateur que les suggestions de l’intelligence artificielle.

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